Incipits et excipits

Incipits et excipits, (Entrées et sorties de romans)

 

Bohumil Hrabal, Une trop bruyante solitude

Voilà trente-cinq ans que je travaille dans le vieux papier, et c'est toute ma love story.Voilà trente-cinq ans que je presse des livres et du vieux papier, trente-cinq ans que, lentement, je m'encrasse de lettres, si bien que je ressemble aux encyclopédies dont pendant tout ce temps j'ai bien comprimé trois tonnes ; je suis une cruche pleine d'eau vive et d'eau morte, je n'ai qu'à me baisser un peu pour qu'un flot de belles pensées se mette à couler de moi ; instruit malgré moi, je ne sais même plus distinguer les idées qui sont miennes de celles que j'ai lues.



Je regarde tout en haut, le cerf-volant possède mon visage douloureux et la Tsigane envoie un message le long du fil, d'en bas, je vois qu'il progresse par saccades, le voici à ma portée, je tends la main...Il y avait écrit, en grosses lettres enfantines : ILONKA. Oui, c'était son nom, maintenant, j'en suis sûr.


Carlos Fuentes, Le vieux gringo

Elle est assise, seule, et elle se souvient.

Elle voyait passer et repasser devant sa fenêtre les spectres d'Arroyo, de la femme au visage lunaire et du vieux gringo. Ce n'était pas des fantômes. Les trois êtres avaient simplement mobilisé leur passé, en espérant qu'elle ferait de même pour se joindre à eux.

Mais il lui fallut longtemps pour y parvenir.

Il lui fallut d'abord cesser de haïr Tomàs Arroyo pour lui avoir appris ce qu'elle aurait pu être et lui avoir interdit ensuite de jamais devenir ce qu'elle aurait pu être.



Lui aussi, le vieil homme, avait eu sa victoire : il était venu au Mexique pour mourir. Ah, vieux gringo, tu as eu ce que tu voulais, tu as fait un cadavre présentant bien. Ah, général Arroyo, tu as eu ce que tu voulais, tu es mort jeune. Le vieux. Le jeune.


John Steinbeck, Tortilla Flat

Voici l'histoire de Danny, des amis de Danny et de la maison de Danny. Voici comment ces trois sont devenus une seule et même chose, car, à Tortilla Flat, lorsqu'on parle de la maison de Danny, il ne s'agit pas d'une vieille construction de bois mal badigeonnée, disparaissant sous un antique rosier de Castile jamais taillé. Non, quand on parle de la maison de Danny, on entend par là une entité dont les composantes étaient des hommes et qui fut source de douceur et de joie, de philanthropie et, pour finir, de peine mystique.



Un peu plus tard, ils se retournèrent et s'en allèrent d'un pas tranquille. Il n'y en avait pas deux qui marchaient ensemble.


Christian Gailly, Un soir au club

Le piano n'était pas le violon d'Ingres de Simon Nardis. C'était bien plus qu'un violon d'Ingres. Le piano était pour lui ce que la peinture était pour Ingres. Il cessa de jouer comme Ingres aurait pu cesser de peindre. C'eût été dommage, dans le cas d'Ingres. Ce fut dommage dans le cas de Nardis.

Après sa désertion, il reprit son ancien métier. Le prétexte était de se nourrir. Se loger, se blanchir. Au sens de blanchiment. Il s'agissait surtout de bien se tenir. Le jazz n'incite guère à bien se tenir. Simon Nardis était pianiste de jazz. Oublié, perdu de vue, rayé du monde, on le retrouve ici, aujourd'hui, à la veille d'un week-end prolongé.



Au cours du déjeuner en plein air embaumé de tilleul sous le grand parasol, Jeanne entre deux chants d'oiseau me dit : il s'appelle comment, déjà, le chat de Suzie ?


Marguerite Duras, Emily L.

Ca avait commencé par la peur.

Nous étions allés à Quilleboeuf, comme souvent cet été-là.

On étais arrivés à l'heure habituelle, à la fin de l'après-midi. Comme chaque fois on avait traîné le long du bastingage blanc qui borde les quais depuis l'église, l'entrée du port, jusqu'à sa sortie, le chemin abandonné qui devrait aller à la forêt de Brotonne.



Je vous ai dit aussi qu'il fallait écrire sans correction, pas forcément vite, à toute allure, non, mais selon soi et selon le moment qu'on traverse, soi, à ce moment-là, jeter l'écriture au-dehors, la maltraiter presque, oui, la maltraiter, ne rien enlever de sa masse inutile, rien, la laisser entière avec le reste, ne rien assagir, ni vitesse ni lenteur, laisser tout dans l'état de l'apparition.


Italo Calvino, Le baron perché

C'est le 15 juin 1767 que Côme Laverse du Rondeau, mon frère, s'assit au milieu de nous pour la dernière fois. Je n'en souviens comme si c'était hier. Nous étions dans la salle à manger d'Ombreuse ; les fenêtres encadraient les branches touffues de la grande yeuse du parc. Il était midi ; c'est à cette heure-là que notre famille, obéissant à une vieille tradition, se mettait à table : le déjeuner au milieu de l'après-midi, mode venue de la nonchalante Cour de France et adoptée par toute la noblesse, n'était pas en usage chez nous. Je me rappelle que le vent soufflait, qu'il venait de la mer et que les feuilles bougeaient.



Ombreuse n'existe plus. Quand je regarde le ciel vide, je me demande si elle a réellement existé. Ces découpes de branches et de feuillles, ces bifurcations, ces lobes, ces touffes, fouillis menu et innombrable ; ce ciel dont on ne voyait que des éclaboussures ou des pans irréguliers ; tout cela existait peut-être seulement pour que mon frère y circulât de son léger pas d'écureuil. 'était une broderie faite sur du néant, comme ce filet d'encre que je viens de laisser couler, page après page, bourré de ratures, de renvois, de pâtés nerveux, de taches, de lacunes, ce filet qui parfois égrène de gros pépins clairs, parfois se resserre en signes minuscules, en semis fins comme des points, tantôt revient sur lui-même, tantôt bifurque, tantôt assemble des grumeaux de phrases sur lit de feuilles ou de nuages, qui achoppe, qui recommence aussitôt à s'entortiller et court, court, se déroule, pour envelopper une dernière grappe insensée de mots, d'idées, de rêves - et c'est fini.


Boualem Sansal, Le village de l'Allemand

Cela fait six mois que Rachel est mort. Il avait trente-trois ans. Un jour, il y a deux années de cela, un truc s'est cassé dans sa tête, il s'est mis à courir entre la France, l'Algérie, l'Allemagne, l'Autriche, la Pologne, la Turquie, l'Egypte. Entre deux voyages, il lisait, il ruminait dans son coin, il écrivait, il délirait. Il a perdu la santé. Puis son travail. Puis la raison. Ophélie l'a quitté. Un soir, il s'est suicidé. C'était le 24 avril de cette année 1996, aux alentours de 23 heures.



Mon cher Malrich, mon gentil frère, si tu lis ce journal, pardonne-moi. J'aurais dû te parler et partager avec toi ce terrible fardeau. Tu étais si jeune et si peu préparé. Voilà, je me rattrape, j'ai écrit ce journal autant pour moi que pour toi. Sois fort et tiens bien la barre. Je t'aime. Embrasse pour moi tata Sakina et tonton Ali. Si tu vois Ophélie, dis-lui que je l'aime et demande lui de me pardonner.

Il est 23 heures. C'est l'heure de mon rendez-vous.


Witold Gombrowicz, Ferdydurke

Ce matin-là, je m'éveillai au moment sans âme et sans grâce où la nuit s'achève tandis que l'aube n'a pas encore pu naître. Réveillé en sursaut, je voulais filer en taxi à la gare, il me semblait que je devais partir, mais à la dernière minute je compris avec douleur qu'il n'y avait en gare aucun train pour moi, qu'aucune heure n'avait sonné. Je restai couché dans une lueur trouble, mon corps avait une peur insupportable et accablait mon esprit, et mon esprit accablait mon corps et chacune de mes fibres se contractait à la pensée qu'il ne se passerait rien, que rien ne changerait, rien n'arriverait jamais et, quel que soit le projet, il n'en sortirait rien de rien.



Car il n'y a d'autre refuge contre la gueule que dans une autre gueule, et l'on ne peut se protéger de l'homme que par l'entremise d'un autre homme. Mais contre le cucul, il n'y a pas de refuge. Courez après moi si vous voulez. Je m'enfuis la gueule entre les mains.


Joël Egloff, L'étourdissement

Quand le vent vient de l'ouest, ça sent plutôt l'oeuf pourri. Quand c'est de l'est qu'il souffle, il y a comme une odeur de soufre qui nous prend à la gorge. Quand il vient du nord, ce sont des fumées noires qui nous arrivent droit dessus. Et quand c'est le vent du sud qui se lève, qu'on n'a pas souvent, heureusement, ça sent vraiment la merde, y a pas d'autre mot.



Il faut imaginer un sale temps par une nuit polaire. C'est à ça qu'elles ressemblent nos belles journées.


Bernhard Schlink, Le liseur

A quinze ans, j'ai eu la jaunisse. La maladie débuta en automne et se termina au printemps. Plus l'année finissante devenait froide et sombre, plus j'étais faible. C'est seulement avec l'année nouvelle que je remontai la pente. Janvier fut tiède, et ma mère installa mon lit sur le balcon. Je voyais le ciel, le soleil, les nuages, et j'entendais les enfants jouer dans la cour. Par un début de soirée de février, j'entendis chanter un merle.



Dès mon retour de New York, j'ai viré l'argent d'Hanna, sous son nom, à la Jewish League Against Illiteracy. J'ai reçu en retour une courte lettre sortie d'une imprimante d'ordinateur, par laquelle la Jewish League remerciait Mrs. Hanna Schmitz de son don. La lettre en poche, je me suis rendu au cimetière sur la tombe d'Hanna. Ce fut la première et la seule fois que j'allai sur sa tombe.

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"Dans un monde sans mélancolie les rossignols se mettraient à roter."


Cioran

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